Académie d’Alsace des Sciences, Lettres et Arts
    Académie d’Alsace   des Sciences, Lettres et Arts  

Développement de l'humanisme dans le Rhin supérieur

Marie-Laure Freyburger

 

Le Rhin Supérieur a toujours été un lieu de passage et de brassages des idées. Aux XVe et XVIe siècles, c'est le mouvement humaniste qui, né en Italie dès le XIVe siècle, s'est développé après la prise de Constantinople par les Turcs, et s'est rapidement répandu vers l'Europe du Nord. Bénéficiant de l'invention de l'imprimerie, les érudits prônent un retour aux sources antiques, paiënnes et chrétiennes, et diffusent leurs idées nouvelles en s'affranchissant des carcans de la scolastique médiévale. La vallée du Rhin est riche en témoignages de ce bouillonnement culturel grâce aux nombreux ouvrages de cette époque conservés dans les bibliothèques de la région, ouvrages le plus souvent rédigés en latin, qui est la langue des universités de toute l'Europe. Traductions et commentaires d'auteurs anciens ou traités originaux s'appuyant sur cette culture antique retrouvée et revisitée, les livres édités et imprimés par les humanistes font revivre pour nous cette époque passionnante de grands bouleversements et de grandes découvertes.

 

 

L’humanisme en Europe

 

Les XVe et XVIe siècles voient se produire en Europe un certain nombre d’événements qui modifieront complètement la vie intellectuelle. Si l’on parle de RE-NAISSANCE, c’est parce que à bien des égards il s’agit d’une nouvelle naissance autant que d’un retour aux sources, aux fondements de la civilisation.

 

Il est vrai que la Renaissance a commencé en Italie bien avant le XVe siècle. Les intellectuels du XIVe siècle souhaitent s’affranchir de ce qu’ils considéraient comme un certain obscurantisme des « âges sombres » en retournant aux sources, c'est-à-dire à l’Antiquité, emblème pour eux de la Civilisation, même si les spécialistes modernes s’attachent à montrer que le Moyen-Age est loin d’être une époque d’inculture. On peut citer le cas de Pétrarque, dont la culture antique était très grande et qui a contribué à développer l’étude  des textes anciens, science nouvelle qu’on appelle « philologie ».

 

Ce mouvement s’est accentué lorsque Constantinople, la capitale de l’Empire Romain d’Orient, a été prise par les Turcs en 1453 et que de nombreux érudits grecs ont fui et afflué avec leurs manuscrits dans les cours et les cités libres italiennes (Florence, Rome, Venise) et de là ont voyagé à travers l’Europe tandis que les érudits de l’Europe toute entière venaient se ressourcer en Italie. 

 

Le deuxième grand événement, quasi contemporain du précédent, c’est l’invention de l’imprimerie par Gutenberg. Allemand de Mayence, il séjourne à Strasbourg quelques années (entre 1434 et 1444), et y fait sans doute de premiers essais avant de les appliquer, à son retour à Mayence, au best-seller de l’époque, la traduction latine de la Bible. C’est la fameuse « bible de Gutenberg » imprimée pour la première fois entre 1452 et 1454.

 

Les érudits se rendent compte très vite du formidable outil qui s’offre à eux pour permettre à un plus grand nombre de lecteurs d’accéder directement aux sources, et notamment aux sources antiques. Au lieu d’un manuscrit, copié à la main, exemplaire unique et fort cher, on a maintenant à disposition un ouvrage reproductible à des centaines, puis des milliers d’exemplaires. Une telle révolution dans la transmission des textes n’a sans doute d’égale que celle de l’informatique !

 

C’est dans ce contexte politique et technique que se développe le mouvement que l’on appelle HUMANISME, terme moderne qui apparaît seulement dans le vocabulaire de la critique littéraire du XIXe siècle. Cependant les érudits de la Renaissance utilisaient un mot latin classique proche, HUMANITAS, qui signifie « culture des belles lettres », « élégance morale », « politesse », bref toutes les qualités proprement « humaines ».  C’est donc, au début, un mouvement littéraire qui cherche à éditer, à expliquer, à imiter et même à surpasser les auteurs anciens, tels qu’Homère et Démosthène chez les grecs ou Virgile et Cicéron chez les Romains.

 

Dès la fin du XVe siècle les lettrés européens trouvent  beaucoup plus facilement les textes antiques dans lesquels ils veulent se « ressourcer », retrouver les racines de la civilisation européenne et y puiser de nouvelles inspirations.  De grands critiques littéraires naissent : on peut nommer, en Italie, Lorenzo Valla, chez les Français, Guillaume Budé et, pour les pays germanophones, Erasme de Rotterdam et Beatus Rhenanus.

 

Ce mouvement intellectuel atteint naturellement aussi les sphères religieuses puisque, depuis leur apparition au Moyen Age, les universités sont chrétiennes et la transmission du savoir passe par l’Eglise. Or l’enseignement universitaire s’est sclérosé, est devenu dogmatique et hostile à ce nouvel esprit critique. Or le retour aux sources et la critique des textes s’appliquent aussi aux documents fondamentaux de la religion. L’imprimerie permet désormais une lecture directe des textes saints et donc une interprétation personnelle, comme pour les textes antiques profanes.

 

Erasme édite par exemple pour la première fois en 1516 à Bâle un Nouveau Testament en grec, ce qui lui vaudra les foudres de la Sorbonne, la puissante branche de l’université de Paris, fondée au XIIIe siècle. Un imprimeur bâlois publie même une traduction latine du Coran en 1542.

 

L’appétit de savoir, le besoin d’idées nouvelles, le retour aux sources et la critique de celles-ci caractérisent ce mouvement qui n’a pas de frontières.

 

 

Le Rhin Supérieur entre Italie et Europe du Nord

 

Comme nous l’avons vu, c’est en Italie que se développent d’abord ce retour à l’Antiquité et la méthode critique vis-à-vis des textes, mais tous les pays européens sont atteints et les érudits voyagent comme les idées qu’ils véhiculent.

 

Prenons l’exemple d’Erasme qui, né à Rotterdam dans les années 1466-67, devient moine et prêtre dans son pays avant de venir en France dès 1493 ; il est à Paris de 1495 à 1499, en Angleterre où il fait plusieurs séjours entre 1499 et 1514, en Italie de 1506 à 1509, à Bâle de 1514 à 1516, à Louvain de 1517 à 1521, à Bâle à nouveau de 1521 à 1529, à Fribourg en Brisgau de 1529 à 1535, avant de revenir à Bâle où il meurt en 1536. Cet infatigable voyageur illustre à merveille le commerce des idées des Pays-Bas à l’Italie sur un axe nord-sud ou sud-nord, avec une poussée vers l’Ouest et Paris qui pour beaucoup d’humanistes fait partie du parcours.

 

Il faut remarquer que les étapes incontournables se trouvent sur la vallée du Rhin qui permet cette liaison de Bâle à Rotterdam à l’instar de ces péniches qui naviguent encore aujourd’hui. C’est bien la caractéristique du Rhin Supérieur d’être un lieu de passage et de brassage des idées dans cette région qui comprend le sud-ouest de l’Allemagne (l’actuel Bade-Wurtemberg), le nord de la Suisse et l’Alsace.  En effet, notre région en particulier a bénéficié de la communication facile avec l’Italie offerte par le Rhin et les cols alpins.

 

Actuellement sur trois pays et deux langues, le Rhin Supérieur à l’époque était sur deux pays, la Suisse et l’Allemagne, qui occupait les deux rives du Rhin, et la langue vernaculaire y était l’allemand, comme en témoignent les annotations manuscrites que l’on trouve parfois dans les livres de l’époque et les traductions de textes religieux et profanes.

 

La langue savante y est naturellement, comme dans toute l’Europe, le latin. C’est la langue que les écoliers apprennent à l’Ecole Latine dès leur plus jeune âge, comme à celles de Sélestat, d’  Haguenau, de Colmar, de Fribourg en Brisgau ou de Bâle ; c’est la langue internationale des universités, qui permet notamment au Hollandais Erasme d’aller continuer ses études à Paris et de devenir docteur de l’Université de Turin. Les échanges « Erasmus » modernes portent bien son nom, mais le latin n’y est malheureusement plus de rigueur !

Dans cet environnement privilégié, le bouillonnement intellectuel a laissé de nombreuses traces. La circulation des idées, même avant l’imprimerie, passait par les textes écrits à la main dont de rares exemplaires nous sont parvenus. A partir des XVe et XVIe siècles, ce sont les imprimés qui permettent une plus large diffusion de ces idées puisqu’ils sont reproduits à plusieurs centaines d’exemplaires, voire des milliers.

Cette carte montre que dès la fin du XVe siècle le Rhin Supérieur est riche en lieux d’impression de ce qu’on appelle des « incunables », mot qui vient du latin incunabula,  « berceau », « commencement », c'est-à-dire les ouvrages imprimés avant 1500.

 

Rien qu’en Alsace, on ne trouve pas moins de sept imprimeurs à Haguenau entre 1480 et 1560, près d’une vingtaine à Strasbourg qui se succèdent à la même époque,  deux à Sélestat et à Colmar, un à Mulhouse, trois à Fribourg, sans compter naturellement la quinzaine d’imprimeurs bâlois. Cela prouve l’intérêt intellectuel, voire commercial que la diffusion des livres pouvait avoir.

 

Beaucoup de ces documents précieux sont parvenus jusqu’à nous, conservés dans toutes les bibliothèques de la région et ces trésors sont des témoins passionnants.

 

En transmettant des textes d’auteurs grecs et latins au moment crucial de l’invention de l’imprimerie, les humanistes assurent la survie de ces auteurs anciens.

 

Quelques éditions dites « princeps » (1ère édition imprimée d’un ouvrage transmis jusque-là par manuscrits) ont été imprimées dans le Rhin Supérieur, d’autres y sont simplement conservées et ont servi de modèles pour des éditions rhénanes ultérieures.

 

Nous entrons grâce à ces ouvrages dans l’officine de l’imprimeur et dans le bureau de l’éditeur scientifique qui, parfois, en introduction, mentionne le modèle utilisé, manuscrit ou édition imprimée antérieure, les difficultés pour se le procurer, les modifications apportées etc.

 

Grâce aux annotations manuscrites portées sans vergogne par le lecteur érudit, nous voyons vivre le texte, puisque certains n’hésitent pas à corriger le texte (latin ou grec) en suggérant des leçons différentes, des améliorations pour une meilleure compréhension. Les éditions scientifiques modernes tiennent compte de ces lectures humanistes qui sont le fait d’érudits maîtrisant les langues anciennes bien mieux que nous et qui peuvent être très éclairantes.

 

Même pour ceux qui ne connaissent pas bien ou pas du tout, ni le latin, ni le grec, ces éditions humanistes peuvent apporter un témoignage important car ils sont les symboles de ce tournant, on peut même dire de cette révolution intellectuelle.  Ils méritent d’être montrés, expliqués au grand public pour lui faire prendre conscience des « leçons de l’histoire ». Les grands bouleversements des XVe et XVIe siècles ont eu d’énormes répercussions sur la pensée moderne. Le mouvement littéraire humaniste a fini par développer l’esprit critique qui fonde les sciences, annonce d’une certaine façon le Siècle des Lumières et ressemble à celui de notre époque. Dans un temps de bouleversements, de grandes découvertes et de remise en cause des idées reçues, les humanistes trouvaient dans les textes anciens une continuité et une actualité qu’ils peuvent partager avec les hommes et les femmes du XXIe siècle.

L'Edito

Être prêts
Comme tant d’acteurs de la société civile, du monde culturel et associatif, nous attendions beaucoup de cette rentrée, imaginée comme un retour à nos activités normales, aux initiatives qui tissent le maillage de la cité et assurent ses équilibres.

Il nous a fallu déchanter. Et annuler une bonne partie du programme de septembre : deux réunions de travail entre membres sur la relance de nos Agoras après six mois d’interruption contrainte et la rentrée solennelle de l’Académie d’Alsace à Colmar.

Il s’agissait de réactiver une ancienne tradition académique, suspendue depuis des années : la Ville de Colmar et le musée Unterlinden nous auraient accueilli avec faste et nous aurions fêté avec joie la lauréate du Prix Maurice-Betz 2020, la traductrice Claire de Oliveira, attendue de Berlin.
Petite consolation, la remise du Prix de la Décapole 2020 à Claude Woehrle (lire ci-contre et dans la rubrique Actualités) a permis de partager un moment de convivialité, en petit comité, grâce à l’accueil du maire de Turckheim. Plusieurs nouveaux membres étaient présents, aux côtés des anciens de l’Académie. L’attente d’un redémarrage puissant est unanime. Nous allons prendre quelques initiatives, adaptées aux exigences sanitaires du moment. Car il s’agir d’être prêts.

A l’heure des grandes interrogations, à la veille aussi de la constitution de la Collectivité européenne d’Alsace, l’Académie d’Alsace a une place, modeste mais bien réelle, utile, à prendre dans l’espace public de la région.

L’épidémie du COVID a frappé durement l’Alsace en ce début d’année 2020. Notre Académie, reflet à bien des égards des heurs et malheurs de la région, a enregistré la disparition de trois de ses membres : deux historiens prestigieux, membres de notre comité d’honneur, les professeurs Francis Rapp et Marcel Thomann, l’artiste peintre Ernest Meichler.

Une chaîne d’engagements et de fidélités fonde la légitimité de notre académie, ainsi qu’en témoigne l’entrée de 25 nouveaux membres, signifiant le renouvellement progressif et constant de notre assemblée, l’apport de sensibilités, d’expériences, de propositions qui viennent enrichir le travail commun.

C’est la plus importante entrée de nouveaux membres en notre sein, nous en préparons d’autres, car les enjeux de notre région – rebattus par la crise sanitaire et les bouleversements économiques et sociaux qu’elle induit – appellent une Académie d’Alsace puissante, dynamique, bien répartie sur le territoire et dans ses trois sections : Sciences, Culture et Société. Une attention particulière a été portée à la poursuite de notre féminisation et au rajeunissement.

Nous travaillons cet été à préparer une rentrée dynamique, en relançant notre grand projet des AGORAS, plus que jamais attentifs à notre environnement et conscients de notre utilité collective au service de l’Alsace. A très bientôt donc !


Bernard Reumaux

Président de l'Académie d'Alsace

 

Réunion de préparation des Agoras, Strasbourg, 17 septembre 2019

 

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