Académie d’Alsace des Sciences, Lettres et Arts
    Académie d’Alsace   des Sciences, Lettres et Arts  

Laudatio Louis Perin  6 novembre 2021, par Gérard Cardonne

Lorsque Louis Perin m'a demandé d'être son parrain pour lui remettre la croix de chevalier des arts et des lettres, j'ai cherché la connivence entre nos trajectoires.

D'emblée, sans être semblables, nous avions des points communs comme d’être tous deux membres de la Société des Ecrivains d’Alsace, de Lorraine et du Territoire de Belfort. Mais aussi  de l’Académie d’Alsace des Lettres, Sciences et Arts. Mais une même transhumance nous liait.


Luigi Perin est né en 1948 à Sabaudia en Italie. En 1956, à l'âge de huit ans, quittant les Marais Pontins, il s'installe dans le Dreiländereck alsacien.
Pour ma part, ma mère alsacienne de Kunheim, près de Colmar, dût quitter sa province sous la pression nazie parce qu'elle avait épousé un officier français. Nous avons rejoint la famille paternelle installée à Oran, en Algérie, où j'ai passé mon enfance. 
Pour Louis comme pour moi, le français n'était pas notre langue usuelle : il parlait l'italien, moi j'étais à l'aise en espagnol et en arabe.
Pourtant, tous deux, ayant mis le pied sur notre terre d'élection, la France, nous avons appris et maîtrisé le français, cette langue si belle et si intelligente, tellement mise à mal de nos jours par des déconstructeurs gauchisants
Nous butions régulièrement sur le redoublement des consonnes et recourions au dictionnaire pour dissiper nos doutes. Le merveilleux du dictionnaire, c'est que lorsqu'on cherche quelque chose, on en trouve une autre. Comme le disait Eric Orsenna : on voyage dans la langue française.
Quant à lui, Louis Perin, il choisit le professorat de lettres modernes et de langue italienne. Il avait compris la question de la langue littéraire : en tant que véhicule et archive de la pensée, elle devient l'instrument d'une culture. Elle est le reflet d'un espace culturel et d'un collectif qui en est le dépositaire.
C'est aussi une histoire qu'on reçoit d'abord avec gratitude. L'écologie de la langue est en cela l'amour de la création : elle suppose reconnaissance et émerveillement, comme devant un trésor pour des esprits libres. Dans son Art de l’éloquence, Cicéron nous dit que la langue doit appliquer la lumière aux choses. 
Que dire quand nous assistons au déferlement imbécile des sms qui désacralisent les mots et massacrent le vocabulaire ?
Louis Perin est cet homme moqueur qu’il décrit dans son recueil éponyme : Je suis italien de naissance / alsacien d’adoption/ français par naturalisation / suisse et allemand par voisinage/ autrichien par parrainage/ anglais par cousinage, / espagnol par copinage. 
Quel bel exemple aux thuriféraires de notre Europe en quête d’elle-même !
Mais cette propension à la belle langue va conduire Louis Perin très naturellement vers la musique, car les mots sont aussi des notes. 
En 1963, il fonde le groupe Les Jaguars, groupe rock français et Britisch beat, issu des sixties. Il adapte les grandes chansons de Muddy Waters et d'autres célèbres bluesmen, comme Robert Johnson, John Lee Hooker, Willie Dixon... en alsacien. 
Pardon du peu, à un moment où l'usage de notre langue régionale est contesté par un jacobinisme éculé, ce groupe vient d’obtenir le Bretzel d’or 2021.
Pour nous démontrer que les sonorités du blues conviennent à notre langue alsacienne, les Jaguars, formés aujourd’hui des baby-boomers : Louis Perin, Gilbert Troendlé, Jean-Marc Troendlé, Roland Robert, René Fritz et Denis Muller, sont toujours prêts à bondir comme ils vont le faire tout à l’heure pour nous ébahir.
Avant cela, feuilletons l’almanach de Louis Perin pour retracer son parcours culturel. 
Les années 70 annoncent la fondation de la Compagnie du Lys avec la création de l’opéra-rock : Clovis ou la Comédie humaine. Bien que le Lys ne soit pas un haut lieu de l'invective, les thèmes traités seront rarement gratuits. Même lorsqu'il se lance dans la fresque historique, Louis Perin ne perd jamais de vue que le travail du dramaturge et le rôle du comédien sont de présenter un miroir au spectateur, un miroir souvent désenchanté dans lequel se joue et se déjoue la réalité du monde.
Pour sa troupe, La Compagnie du Lys, Louis Perin écrit sur mesure plus de trente pièces, quasiment toutes créées à ce jour.
Passons aux années 80 : le retour aux sources se fait sentir quand Louis Perin signe Il Paese della fine del mondo : itinerario poetico-sentimentale et son recueil de poésies : L’homme moqueur. Ces deux ouvrages sont publiés à Huningue et à Cassino.
L’odyssée du Lys se poursuit avec Waldersterben et la Guerre de la liberté qui retrace des scènes de la Révolution dans la région des Trois Frontières.
Les années 90  nous font revivre Le grand printemps des rustauds : chronique théâtrale de la Guerre des paysans en Haute-Alsace. Et l’art de l’adaptation de Stavros Melissinos dans Le Calendrier d’abstinence : une comédie dans le goût des contes de Boccace.
Les années 2000 voient une déferlante de prix pour notre romancier, poète et homme de théâtre : Louis Perin obtient le Prix de la Ville de Colmar 2001 pour sa pièce La Passe du centaure ; le Prix de la Rhénanité en 2002 pour son roman Coeurs de rock ;  en 2004, le Prix Voltaire pour sa nouvelle : Saliman ou Ecrasonsl'infâme ! La même année, à Bordeaux, le Prix Théâtre Art & Lettres de France pour sa pièce Cette nuit Calypso ; en 2005, à Clermont-Ferrand, le Prix Jeunesse du Petit Théâtre de Vallières pour sa pièce Tarou Labrousse.
Pour en arriver à aujourd’hui, c’est une nouvelle cascade de pièces de théâtre faisant la part belle aux dramaturges italiens de renom comme Eduardo Scarpetta dans Le médecin des fous ou Luigi Pirandello dans C’est ainsi, si bon vous semble.
Et la cerise sur le gâteau, un polar aux Editions du Bastberg : L’ombre en deuil de soi-même.
Toutefois, je ne veux pas m’arrêter sur ce brillant parcours sans avoir évoqué Lina Ritter. Défenseur des droits des femmes dans le monde, j’admire le parcours de cette Alsacienne, magnifique écrivain écartelée entre Rhin et Vosges. C’est le sort de notre petite province qui n’a jamais choisi son destin. Ecrite avant la Première Guerre mondiale, son œuvre Pierre de Hagenbach reste d’une étonnante modernité. Lina Ritter y dénonce les pièges du populisme, les dérives du pouvoir absolu et affirme avec force la capacité de rédemption, de transformation personnelle vers le bien de tout être, même le plus tyrannique. Nous sommes aujourd’hui lorsque ce chantre de l’amour du terroir, de l’humanisme et de l’entente franco-allemande, Lina Ritter, remise en lumière par Louis Perin, est plus que jamais vivante à travers ses mots. Quel est le cénacle intellectuel alsacien ou français qui lui rendra l’hommage qu’elle mérite ?
Cet aparté me permet de revenir au destin de Louis Perin que nous honorons ce soir. Lui aussi fut pénalisé au motif d’être Alsacien comme Lina Ritter. 
Aussi, rendons hommage à la sénatrice Catherine Troendlé pour avoir fait le siège de l’actuelle ministre de la culture pour que Louis Perin soit enfin reconnu digne d’accéder aux Arts et aux Lettres.  

 « Louis Perin, au nom du Gouvernement de la République, nous vous faisons Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres. »

 

L'Edito

Rentrée

 

Elle fut « solennelle » certes, la rentrée de l’Académie d’Alsace, samedi 25 septembre au musée Unterlinden de Colmar, réactivant la vieille tradition des « rentrées solennelles » à Colmar, chères à nos fondateurs. Mais elle fut surtout conviviale. Et tonique.
Une cinquantaine de membres étaient présents, dont une quinzaine de nouveaux entrants (quelle belle diversité de profils, d’âge, de qualités !).

Ce fut l’occasion des premiers échanges en présentiel depuis dix-huit mois. Evocation de projets dans deux directions : relancer l’une ou l’autre Agora, après le succès de celle consacrée aux châteaux forts d’Alsace ; et multiplier les petites réunions sur le territoire alsacien pour nouer des liens entre membres, décliner nos atouts interdisciplinaires, « faire compagnie ».
Le prix Maurice-Betz été remis ce jour-là en présence du maire de Colmar, Eric Straumann, à la traductrice Claire de Oliveira qui, avec notre confrère Jean-Marie Valentin, a éclairé la belle figure de ce Colmarien de Paris (1898-1946), « médiateur entre deux cultures ».
Ce fut l’occasion de rappeler que l’Académie d’Alsace a décerné, début août à Sélestat, son prix Beatus-Rhenanus à Hildegard Neulen-Hüttemann, saluant ses engagements dans les échanges culturels et scolaires franco-allemands. Et le 17 septembre, ce furent trois prix Jeune Talent – au lieu d’un seul les années précédentes – qui furent attribués à des diplômés de la Haute école des arts du Rhin (Strasbourg et Mulhouse).
Ces trois prix – Maurice-Betz, Beatus-Rhenanus, Jeune Talent – ont connu une spécialisation et une montée en puissance grâce à des partenariats nouveaux, venant de, respectivement, la Ville de Sélestat, la Ville de Colmar et le mécène Lafayette Patrimoine Finance.


Une Académie utile, enracinée, connectée à son environnement : voilà la feuille de route pour les saisons à venir, en adaptation pragmatique au contexte général.


Bernard Reumaux
Président de l’Académie d’Alsace

 

Invitation à l’Agora du 19 novembre 2019

 

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