Académie d’Alsace des Sciences, Lettres et Arts
    Académie d’Alsace   des Sciences, Lettres et Arts  

Présentation de  Jacques BRUDERER par Nicolas MENGUS 

25 novembre 2017 - Salon du Livre Colmar

 

 


 

 

Monsieur le Président,

Chères consœurs, chers confrères

Mesdames, messieurs,

Cher Jacques,

 

Nous allons, à l’occasion de cette remise du Grand Prix de l’Académie d’Alsace, évoquer à plusieurs reprises le « Beau coin ». Le « Beau coin », cela fait bientôt 20 ans qu’on en parle. Pas seulement sur le Net, mais aussi dans la « vraie vie »,  pour une utiliser une expression en vogue aujourd’hui.

Mais le « Beau coin », dont il va être question ici, n’est pas un site internet, mais un site castral des Vosges du Nord, plus connu sous le nom de Schoeneck.

Construit vers 1200, il est détruit accidentellement par le feu en 1663 et - fait exceptionnel à cette époque -, ce château est encore reconstruit ! Les siècles ont passé avec leur lot de dégradations plus ou moins naturelles. Les ruines, toujours impressionnantes, se sont progressivement recouvertes de verdure. Jusqu’à ce qu’un certain Jacques Bruderer se prenne de passion pour le site. Il allait, au propre comme au figuré, apporter sa pierre à l’édifice et entrer, qu’il le veuille ou non, dans l’histoire de ce château.

Mais, au fait, qui est donc ce Jacques Bruderer à qui cette laudatio est consacrée?

 

 

Jacques Bruderer est – comme la plupart des personnes ici présentes – né au siècle dernier,   dans une famille de médecins et de dentistes.  Avec son allure de (je cite) « hippie décontracté », on comprend qu’il puisse être un peu hors normes au sein de sa famille. Mais pas tant que ça : en tant que maître tailleur de pierre, il se doit d’avoir, comme un médecin ou un dentiste, un jugement sûr et le geste précis. Et il en faut à Jacques pour mener à bien son œuvre, car il s’agit bien là d’une œuvre ou, plutôt, de plusieurs œuvres.

 

Détenteur d’un baccalauréat scientifique (Sciences et Vie de la Terre) en 2000, sa famille est décontenancée par le choix de Jacques de se tourner vers l’apprentissage : il enchaîne en effet avec un CAP de tailleur de pierre. Meilleur apprenti de France en 2001, il obtient son brevet professionnel en 2004 et celui de Maîtrise supérieur en 2013. Artisan depuis 2007, il a enchaîné les expériences professionnelles à travers la France et même jusqu’au Luxembourg ! Restauration de monuments, de sculptures ou de charpentes, rien ne lui fait peur, tout le passionne.

 

On le constate déjà : la Nature, la pierre et le bois sont les éléments de vie de Jacques, une vie tournée vers le soucis du beau.

 

Il est intéressant de savoir ce qui l’a motivé pour devenir tailleur de pierre. Ecoutons-le :

 

« Ce métier m'a toujours parlé, bien que n'ayant jamais croisé de tailleur de pierre. J'ai toujours été fasciné par les bâtiments anciens et l'ambiance qui s'en dégage et j'ai toujours voulu connaitre les raisons de la construction des bâtiments de notre passé. En 3e, j'ai demandé à une conseillère d'orientation si je pouvais m'orienter vers ce métier. Elle m'a répondu que ce métier, c'était au Moyen Age... et que ça n'existait plus. Donc orientation vers un lycée général. Là, j'ai entendu parler du Compagnonnage complètement par hasard en passant à Strasbourg et ce mot a résonné en moi. J'ai alors entrepris les démarches. Quand, en 1ère S, mon prof principal a fait un tour de table pour savoir qui ferait quoi, j'ai annoncé la couleur et me suis fait rire au nez. Je suis dès lors passé pour un fou ! Bref ce métier et son vaste univers, les résonances des beautés et laideurs du monde ancien, la volonté des Hommes de laisser des traces aussi belles que possibles m'ont parlé, le message a traversé le temps et j'ai acquis tous ces savoir-faire, transmis de bouche à oreille depuis l'aube des Hommes. La chaîne continue ! »

 

Si « transmission » était une corde, elle figurerait sur l’arc de Jacques, car l’une de ses qualités – et non  la moindre - est le partage de ses connaissances, de son savoir-faire. Très pédagogue, il multiplie les formations dans le cadre du Parc Naturel des Vosges du Nord ou  au sein de l’association « Ecotidienne » d’éducation à l’environnement.

Il n’est donc pas surprenant de le retrouver parmi les membres de l’ASMA, l’Association pour la Sauvegarde de la Maison Alsacienne, en tant qu’artisan-conseil.  Jacques est en quelque sorte une interface entre les artisans, les associations et les architectes pour la préservation de la qualité du bâti traditionnel et pour sa restauration écologique.

Mais il va encore plus loin dans la transmission des connaissances, puisqu’il participe activement à la rédaction de textes de références sur la construction en terre crue, sous l’égide de l’ARPE, en Basse-Normandie, qui pilote la publication d’un Guide des bonnes pratiques du torchis.

Et, bien sûr, il se tourne vers les plus jeunes issus des filières professionnelles bac pro « Intervention sur le Patrimoine bâti ».  Ne fait-il pas régulièrement appel aux étudiants du Lycée professionnel de Saverne pour la sculpture d’éléments architecturaux destinés au chantier du Schoeneck ?

 

Ainsi, on le voit, Jacques est soucieux de partager et de transmettre son savoir. En tant que maître tailleur de pierre, spécialiste de la restauration du bâti ancien, il souhaite fédérer les énergies à l’échelle régionale pour restaurer le bâti traditionnel et sauver celui qui est menacé (souvent par les municipalités concernées), à savoir : maisons, presbytères, lavoirs ou châteaux. L’entraide est le maître mot et sa devise est « qu’avec rien on peut tout faire ». D’où l’idée de chantiers participatifs fondés sur la solidarité locale et le lien social. Nous serions tentés de lui attribuer une autre devise : « A cœur vaillant, rien d’impossible ». Et c’est là que nous retrouvons notre Schoeneck, notre château, votre coup de cœur parmi toutes les ruines alsaciennes que vous visitiez avec vos parents.

 

Château ! Le mot est lâché !

 

Au début de l’aventure « Schoeneck », cher Jacques, vous aviez 18 ans. Vous étiez alors plus Indiana Jones que Hans Zumstein (un archéologue alsacien aujourd’hui décédé), mais vous voilà, depuis 17 ans, à la tête d’une association sans que le feu sacré vous ait quitté malgré les difficultés rencontrées.

 

« J'avais envie, dites-vous, de créer une dynamique pour faire vivre une de ces ruines perdues. Le Schoeneck m'a vraiment parlé, le site était incroyablement isolé et délaissé, et on pouvait bien voir que peu de choses avaient bougé depuis la destruction. Toutes ces portes et murailles éventrées ça m'a fait quelque chose. J'y suis donc retourné plusieurs fois avec des amis et voilà, c'était parti ».

 

Mais quelle est cette association ?

 

Quand, en l’an 2000, Jacques crée une association pour sauvegarder les ruines du Schoeneck, croyez-vous qu’il va l’appeler « Les Amis du Schoeneck », « Les Veilleurs du Schoeneck » ou encore « Opération Schoeneck » ? Que nenni ! Là aussi, il va opter pour l’originalité avec un nom -  il faut bien l’avouer - atypique, quasi imprononçable mais immédiatement reconnaissable : Cun Ulmer Grün.

 

Cun… Ulmer… Grün… Quel curieux assemblage. Il en a laissé plus d’un songeur.  J’étais moi-même dans ce cas. Cela me faisait penser à un héros de saga islandaise.  Comme tant d’autres, j’avais beau chercher, je ne trouvais aucune signification à ce nom à la fois barbare et original. Et, comme tant d’autres, j’ai demandé à Jacques d’éclairer ma lanterne. Et, comme pour tant d’autres, il m’a fourni l’explication suivante :

 

« Pour embêter un maximum l'administration et ne pas donner un nom trop basique, on a inventé un mot. On a donc assemblé Cun (qui vient de Cunon Eckbrecht von Dürckheim, de cette lignée de seigneurs qui a pris en charge le Schoeneck et tout retapé) et Ulmer Grün (technique de siège où l'on balançait des matières fécales par dessus les murailles pour contaminer l'eau lors des sièges) qui représentait notre façon d'assiéger l'administration qui régit nos vies d'une manière insupportable. Et voilà, le tour est joué ! »

 

Cette association, que Jacques dirige avec passion et brio, travaille donc sans relâche, année après année, au sauvetage des ruines du château du Schoeneck.  Il nous a paru intéressant d’interroger les membres de cette équipe. Ceux-ci ont accepté de témoigner et - est-ce une surprise ? – ils n’ont pas tari d’éloges.  Une des premières qualités de Jacques est qu’il privilégie l’humain et les bonnes relations. Disponible, il reconnaît les mérites de chacun. Il accorde sa confiance aux membres de son association et n’hésite pas à leur laisser une liberté d’action qui fait de chacun un collaborateur précieux et engagé.

 

Jacques est également apprécié pour sa discrétion, son humilité et… son calme olympien.  « Il a le calme du tailleur de pierres, il a la patience pour que la pierre se fende pas en deux », m’a-t-on dit. Et c’est vrai. A chaque rencontre, Jacques est, comme on le dit de nos jours, cool.

 

Notons que le Schoeneck n’est pas le seul château où Jacques a œuvré, puisqu’il s’est aussi investi sur le chantier du Kagenfels,  dans le massif du Mont Sainte-Odile : en échange de connaissances en architecture, il a un  peu formé l’équipe de  Mathias Heissler aux techniques de maçonnerie.  Il est aussi intervenu sur le Haut-Andlau et sur plusieurs châteaux dans d’autres régions. Toujours cet esprit de formation, d’échange et de partage.

 

Et relevons une autre originalité illustrant sa personnalité : pour l’association Cun Ulmer Grün, il a créé une boîte aux lettres au pied du château, dans la vallée, en pleine forêt.

 

Ainsi, la nature et le patrimoine ne sont jamais très éloignés des préoccupations de Jacques. Je le cite :

 

« Tout cela avec, comme arrière-pensée, une volonté de remettre le plus grand nombre en connexion avec son patrimoine, ses spécificités locales – non pour s'enfermer dans son monde mais, au contraire, pour avoir de la matière à partager avec les "autres".

Le versant écologique de ma démarche est aussi à évoquer :

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Enfin, le but est aussi de reformer les artisans, devenus des poseurs de produits industriels, aux véritables savoir-faire où la réflexion, l'adaptation, la recherche de ce qui a été fait en amont permettent de réaliser un travail cohérent en aval. Il s’agit de retrouver la fierté des véritables métiers manuels.

Ce sont vraiment les trois piliers qui guident mon travail et tous les échanges que je crée ».

 

A l’inverse du fameux Frère Jacques, au sommeil non moins célèbre, Maître Jacques est un travailleur infatigable. C’est un jeune président de 34 ans ouvert aux autres. Très grand professionnel, il n’hésite pas à partager ses connaissances, son savoir-faire et ce en toute discrétion. Serait-ce tout simplement de la bonté ? Une foi en une société humaine, une société humaniste - avec ses qualités et ses défauts, certes – mais qui ne serait pas composée uniquement de personnages méphitiques à la Axel Borg. Le message de Jacques est clair : le rêve est à portée de main !

 

« J'ai la passion de savoir pourquoi le monde est comme il est ; pourquoi et comment les choses sont faites comme ça et pas autrement et comment les Hommes ont trouvé des solutions techniques à des problèmes récurrents. A part ça j'adore l'esthétique médiévale. Notre imaginaire est souvent plein d'images d'Epinal et le Moyen Age en regorge, mais ça fait fonctionner le rêve, et le rêve c'est ce qui devrait animer les gens. Moi c'est ce qui me fait vivre ».

 

Merci à vous, Jacques, d’œuvrer pour la sauvegarde de notre patrimoine pour la grande satisfaction des indigènes et, bien sûr, des visiteurs. Ainsi, l’Alsace, notre Alsace, va continuer à enchanter le monde avec ses maisons traditionnelles et ses glorieuses ruines médiévales.  Quoi de plus paisible qu’une maison en  pans de bois, quoi de plus rassurant qu’une maison en pierres ? Leur charme est indéniable comparé à la froideur des habitations uniformisées du XXIe siècle. Grâce à vous, à vos collaborateurs actuels et futurs, l’Alsace ne ressemblera pas tout à fait à un gigantesque lotissement impersonnel.

 

Le Grand Prix de l’Académie d’Alsace vous est remis aujourd’hui et il est pleinement mérité. Bravo à vous, mais aussi à toutes les personnes qui s’impliquent à vos côtés pour sauvegarder notre héritage patrimonial commun. Que ce prix vous encourage et vous aide à poursuivre votre œuvre.

 

Nous vous souhaitons bon courage pour la suite et une longue vie !

L'Edito


Vulgarisation ?
Le mot rebute souvent. Mais la réalité émerveille.
Car telle est la fonction et l’honneur des professionnel

s de la transmission, qu’ils soient intellectuels ou artisans, chercheurs pointus ou enseignants de terrain, praticiens des arts et de la culture.
Et tel est le rôle le plus noble des académies ! Pas de cultiver l’entre-soi, mais de s’ouvrir aux autres, ceux de toutes les disciplines du savoir et de la création bien sûr, mais aussi, surtout, les publics les plus divers et les moins spécialisés.
Nous en avons eu une brillante démonstration par un grand esprit de la « république des lettres », Michel Zink, de passage dans la région à l’invitation de l’Académie d’Alsace, dont il est membre du Comité d’honneur. A Altkirch le 6 avril, à Strasbourg le 8, tous ont été conquis par l’érudition et le charme du membre fraîchement élu de l’Académie française, du secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, du professeur honoraire du Collège de France, du grand spécialiste des littératures françaises du Moyen Age, capable de déclamer pendant des heures des poèmes de troubadours en langue originale…
Michel Zink a fait un éloge de la vulgarisation, de la nécessité de trouver des formes adaptées pour toucher, cultiver, séduire des publics jugés a priori à distance. « Si la littérature médiévale devait rester uniquement affaire de spécialistes pointus, elle n’aurait aucune légitimité à être étudiée », dit-il. Cette recherche érudite doit venir enrichir le goût du public pour le Moyen Age, les châteaux en ruine, la chevalerie, elle doit montrer en quoi l’univers sensible de ce millénaire mal connu imprègne nos imaginaires et nous aide à nous définir dans la société, à préciser les notions de pouvoir, de conflits, d’amour.
Et cela marche ! Quatre cents personnes sont venues entendre Michel Zink.
Le fils du poète dialectal sundgauvien Georges Zink (sur la photo, il montre le livre de son père), devenu universitaire mondialement connu et auteur d’une vingtaine de livres soucieux de pédagogie, nous montre le chemin. Merci, cher prestigieux confrère !
Bernard Reumaux

 

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